Un lit d’appoint, un couvre-lit, une bibliothèque, une table basse sur laquelle s’accumulent magazines et poussière. La chambre d’amis symbolisait autrefois l’hospitalité à la française. Oui, mais voilà, les temps ont changé. “Nous n’avons pas hésité très longtemps”, avertit Sophie, Parisienne de 35 ans dans le secteur du marketing, “la pièce est devenue un bureau à part entière où je peux profiter des deux journées que mon chef me laisse pour télétravailler.” Bref, la chambre d’amis se fait désormais rare. La flambée des loyers, l’essor du télétravail et la tentation de louer l’endroit sur Airbnb sont passés par là. La pièce est souvent un bureau, ou pire un débarras à cartons.
Dans les grandes villes, chaque mètre carré doit désormais “travailler”. Plus question de réserver une salle à autrui. À Paris, le prix moyen du mètre carré atteignait encore 10 080 € en 2024, selon les Notaires du Grand Paris, en léger recul depuis 2020 mais toujours exorbitant. Sacrifier une pièce pour de simples visiteurs devient un luxe inaccessible. Côté loyers, l’Observatoire CLAMEUR relevait une hausse moyenne de 2,7% en 2023, après +2,4% en 2022. Dans un T3, la chambre “inutile” est presque toujours convertie en bureau.
Le télétravail a accéléré cette mutation. D’après la Direction de l'animation de la recherche, des études et des Statistiques (DARES), environ 27% des salariés français ont télétravaillé en 2023 au cours d’une semaine moyenne, soit deux fois plus qu’en 2019. Résultat : la hiérarchie des espaces a basculé. Le bureau est devenu vital, la chambre d’amis superflue. Dans les petites surfaces, la question ne se pose même plus : le choix est tranché, au détriment de l’hospitalité.
Quand l’hospitalité se transforme en business
Plutôt que de renoncer totalement, certains ont flairé l’opportunité. La chambre d’amis devient rentable grâce aux plateformes de location courte durée. En 2023, la France comptait environ 1 million de logements déclarés en meublés de tourisme, selon le ministère de l’Économie, la très grande majorité étant proposés de façon occasionnelle. La plateforme Airbnb revendiquait environ 400 000 annonces actives dans l’Hexagone, présentes dans 19 000 communes, dont près de 60 000 à Paris selon les estimations de la Ville. Autant dire que la chambre d’amis traditionnelle s’est muée en “machine à cash”, accueillant touristes étrangers ou étudiants en quête d’un toit temporaire.
L’impact économique est massif. Depuis son arrivée en France, Airbnb affirme avoir accueilli plus de 44 millions de voyageurs et généré 43 milliards d’euros pour l’économie française (entre revenus d’hôtes et dépenses des visiteurs). Une chambre d’ami peut donc financer les vacances d’un ménage, une partie d’un crédit ou simplement compenser l’inflation. Mais ce basculement crée un paradoxe : ouvrir sa porte à des proches ou la louer à des inconnus ? Dans les faits, seuls les ménages les plus aisés maintiennent une chambre “inactive”. Pour les autres, le calcul est vite fait : les amis dormiront sur un canapé-lit, les mètres carrés vides ne paient pas les factures.
Les municipalités tentent de réguler : à Paris, il est interdit de louer sa résidence principale plus de 120 jours par an. Des règles censées préserver l’offre de longue durée, mais qui consacrent surtout une réalité : la chambre d’amis ne survit que sous contraintes.
L’art français de recevoir en voie de disparition
Au fond, c’est un art de vivre qui s’érode, voir qui disparait. Recevoir sans arrière-pensée, garder une pièce “au cas où”, offrir un refuge à un proche sans plan B… tout cela s’efface. “J’adorerais pouvoir accueillir plus facilement des amis”, explique Enzo, Marseillais de 32 ans “mais je ne peux pas me permettre de laisser un endroit vide pour des raisons financières. Au final, quand j’accueille la famille ou un ami proche c’est le système D. On trouve une solution avec un matelas gonflable placé dans le salon, par exemple.”
Dans un pays où un foyer sur deux possède au moins un animal de compagnie (selon l’enquête FACCO/Kantar), il devient parfois plus “rentable” de réserver une pièce au chien qu’à un cousin en week-end. La chambre d’amis n’est pas tout à fait morte, mais dans les grandes villes, elle agonise. Elle survit en zones rurales, dans les résidences secondaires ou chez quelques irréductibles de l’hospitalité. Ailleurs, elle a déjà changé de fonction : espace de travail ou machine à cash.
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