Des toitures fissurées, des rails rouillés par le temps. Là, des herbes folles et des graffitis pour mettre un peu de couleur dans ce décor qui ferait sûrement le bonheur des grands réalisateurs européens voire même hollywoodiens. Ces lieux racontent une époque voire même une histoire de la France. Mais leur reconversion est peut‑être la clé pour l’immobilier de demain. Cette année, le Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) a dévoilé le premier inventaire national des friches : 15 000 sites identifiés, répartis sur 60 000 hectares de sols inutilisés. « C’est un gisement exceptionnel, jusqu’ici invisible », résume l’établissement public dans son rapport publié en septembre.
Ces terrains proviennent à 33% du secteur de l’habitat et à 22% d’activités industrielles, mais ces dernières concentrent plus de la moitié des surfaces totales recensées, selon Maire‑info. En parallèle, 13 000 autres sites sont signalés sans validation complète de leur statut ; si on les inclut, la surface potentielle grimpe entre 80 000 et 140 000 hectares, d’après les estimations consolidées du Cerema. De quoi recouvrir Paris plus de 15 fois. Ce volume colossal équivaut à près de sept années de consommation foncière en France, alors que le pays grignote environ 20 000 hectares d’espaces naturels, agricoles ou forestiers par an, rappelle le Service des données et études statistiques (SDES). En clair : la France pourrait construire sans détruire un seul champ pendant presque une décennie.
Et le besoin est urgent. La rareté du foncier "urbanisable" et la tension sur le logement exigent de nouveaux leviers. Ces terrains délaissés, souvent pollués, constituent autant de réserves foncières prêtes à revaloriser, à condition d’en assumer les coûts et les risques.
Recycler la ville plutôt que l’étendre
La loi Climat et Résilience a fixé un cap : atteindre le zéro artificialisation nette (ZAN) d’ici 2050. Traduction : chaque hectare construit doit être compensé par un hectare de nature. Impossible sans réinvestir les friches. « Réhabiliter plutôt que consommer du neuf : c’est le sens même du ZAN », souligne le ministère de la Transition écologique dans son cahier d’accompagnement sur la planification foncière. Mais transformer un site désaffecté en quartier durable coûte cher. Selon le Cerema, les dépenses de dépollution et d’aménagement peuvent dépasser 1 000 € HT/m² de surface de plancher. Pour un projet résidentiel, les coûts atteignent en moyenne 12 000 à 19 000 € HT par logement, selon les retours d’expérience analysés par l’établissement public.
Désamiantage, risques d’effondrement, études de sols, réaffectation des réseaux… Le défi est donc économique autant que technique. Le cahier des charges est complexe, mais impossible de passer outre. D’où l’importance des financements publics : l’Appel à projets “Friches”, lancé par l’État via le plan France Relance, a déjà permis de soutenir environ 1 600 opérations de recyclage entre 2021 et 2024, selon la Banque des Territoires.
Et les exemples se multiplient. À Lille‑Fives Cail, un ancien site sidérurgique de 25 hectares s’est mué en écoquartier mêlant logements, halle gastronomique et école d’ingénieurs. À Pantin, l’ex‑usine Babcock accueillera bientôt un campus. À Marseille, le projet des Fabriques, conduit par Euroméditerranée, transforme des hangars portuaires en un ensemble mixte de logements et d’activités. Ces opérations pilotes incarnent un urbanisme du recyclage qui s’impose comme modèle. Selon Maire‑info, près d’un tiers des friches identifiées se situent en zones tendues, là où la demande de logements est la plus forte. Les aménageurs y voient une façon d’articuler densité, écologie et mémoire industrielle.
Au final, les friches ne sont plus des cicatrices. Elles se muent en ressources stratégiques. Sur 60 000 hectares déjà cartographiés, la France détient de quoi loger, réindustrialiser et reverdir ses villes sans grignoter ses campagnes. Encore faut‑il, comme le dit le Cerema, « passer du repérage à la transformation ». Du gris abandonné au vert régénéré : c’est peut‑être là que se joue la véritable révolution urbaine de la décennie.
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